Quand Arte brise le dernier tabou de l’Église
« Après la pédophilie, c’est l’autre crime que l’Église doit affronter. » C’est sur ces mots que s’ouvre Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église, le documentaire diffusé par Arte en mars 2019. Un film qui fait l’effet d’une bombe dans une institution habituée à régler ses affaires en interne.
Si la parole des victimes de prêtres pédophiles s’était libérée ces dernières années, celle des sœurs agressées sexuellement par des hommes d’Église peinait encore à franchir le mur du silence. C’est précisément ce silence que les réalisateurs Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin choisissent d’attaquer en face, au terme de trois années d’enquête menées sur quatre continents.
Le film donne la parole à des femmes qui ont brisé un double serment : celui imposé par le Vatican, et celui qu’elles s’étaient fait à elles-mêmes, convaincues que témoigner revenait à trahir Dieu. Certains prêtres justifiaient leurs actes en affirmant qu’il s’agissait de la volonté divine. Aucune des victimes n’avait osé porter plainte devant la justice civile.
Ce documentaire est particulièrement affrayant Car ces abus ne relèvent pas de dérives individuelles, mais d’un fonctionnement structurel. Les réalisateurs ont mis au jour des rapports internes de l’Église, rédigés par des sœurs qui ont longtemps lancé l’alerte et transmis au Vatican, des plaintes enterrés depuis près de trente ans, qui recensaient des abus dans vingt-trois pays et Rome s’est tue.
Lorsque des religieuses se retrouvaient enceintes à la suite de ces viols, elles étaient exclues de leurs congrégations ou contraintes d’avorter. Quand les crimes étaient avérés, les coupables étaient simplement mutés par la justice cléricale. Pas de poursuites, aucune sanctions. Une impunité totale, organisée et protégée.
Ce phénomène mondial ne laisse pas Haïti à l’écart. Dans le pays, des cas de pédophilie impliquant des prêtres missionnaires sont monnaie courante, et les églises locales, catholiques comme protestantes, ont régulièrement été sous les projecteurs en raison d’abus sexuels commis par des figures d’autorité religieuse (Ayibopost). Des témoignages recueillis par des médias haïtiens décrivent des femmes tombées enceintes de prêtres, contraintes au silence, leurs histoires étouffées dans la même logique que celle décrite dans le documentaire Arte. Dans un pays où l’Église reste une institution centrale et où la parole des victimes se heurte à une culture du secret profondément enracinée, la réalité décrite par Raimbault et Quintin résonne avec un sens particulier.
La réponse de l’institution : d’abord la censure
La sortie du documentaire coïncide avec une reconnaissance du pape François des abus commis sur des religieuses, une première. Mais pour les réalisateurs, ce geste ressemble davantage à une opération de communication qu’à une prise de conscience sincère. Leurs sources au Vatican leur avaient indiqué que l’Église cherchait à prendre les devants pour couper court au documentaire. Après un record d’audience, le film est retiré du replay à la suite d’une plainte d’un prêtre allemand qui s’estimait reconnaissable dans certains passages, alors même qu’il n’est ni nommé ni visible à l’écran. 3 ans après, Arte fait appel et obtient finalement gain de cause. Rediffusé le 8 mars 2022, il rassemble à nouveau un large public.
Religieuses abusées n’est pas seulement un documentaire sur des crimes. C’est une radiographie du pouvoir au sein de l’Église catholique : un pouvoir masculin, absolu, exercé sur des femmes ayant fait vœu d’obéissance. L’ l’institution accorde aux prêtres un pouvoir sur les religieuses qui dépasse tout ce qui est humainement permis. Tant que cette structure hiérarchique ne sera pas remise en question, la protection des victimes restera lettre morte.
Depuis la première diffusion du film en mars 2019, les lignes ont commencé à bouger sous la pression internationale. Le 17 décembre de la même année, le Pape François a par la suite aboli le secret pontifical sur les dossiers de violences sexuelles, permettant une transmission des preuves aux justices civiles. Sur le terrain des tribunaux, le silence a aussi été brisé, l’Argentine marquait les esprits avec la condamnation à douze ans de prison d’Agustín Rosa Torino pour le viol de religieuses en juillet 2021. Entre 2023 et 2024, plusieurs pays européens ont ouvert des enquêtes sur les couvents. Cependant, ces victoires restent fragiles. En Haïti comme ailleurs, la majorité des poursuites se heurtent encore à la prescription ou à l’influence sociale des accusés. Si le documentaire d’Arte a gagné sa propre bataille juridique en 2022 pour rester diffusé malgré les tentatives de censure, le passage de la vérité médiatique à la condamnation pénale demeure, pour beaucoup de victimes, un combat inachevé.
En donnant enfin la parole à ces femmes, Arte a accompli ce que l’Église refusait de faire depuis des décennies : reconnaître que le problème existe, qu’il est systémique, et qu’il exige bien plus que des prières. Mais est-ce suffisant pour signer la mise à mort de ces pratiques?
Source: ARTE
Credit: ARTE



